Tahiti : Il y a 80 ans, le départ des volontaires pour l’enfer

TAHITI INFOS Tahiti, le 21 avril 2021 – Rédigé par Jean-Christophe Teva Shigetomi

Le 21 avril 1941, il y a 80 ans, le corps expéditionnaire tahitien fort de 300 hommes quittait Tahiti pour libérer la lointaine Europe du chaos de la Seconde Guerre mondiale. Certains n’allaient pas revenir.

Le temps est couvert sur l’île de Tahiti ce lundi 21 avril 1941. Depuis six heures du matin, les volontaires regagnent la caserne Bruat, ils viennent de bénéficier d’une permission de quarante-huit heures avant d’embarquer pour aller combattre dans l’enfer de la Seconde Guerre mondiale et libérer l’Europe du joug nazi. Sept mois plus tôt, le 2 septembre 1940, les Établissements français d’Océanie avaient rallié la France libre et un millier de Tahitiens s’étaient engagé dans ses rangs. Un corps expéditionnaire, sous les ordres du capitaine Félix Broche, commandant la Compagnie autonome d’infanterie de Tahiti, est formé pour poursuivre la guerre aux côtés des Alliés. Deux départs ont précédé celui du corps expéditionnaire tahitien. En janvier et mars 1941, les volontaires de la Marine et de l’armée de l’air ont embarqué.

L’infanterie attend un moyen de transport. A l’époque, les EFO sont dépourvus de moyens maritimes et restent tributaires des flottes de leurs alliés néo-zélandais et australiens. Les seuls bateaux dont l’Océanie française dispose sont l’Oiseau des îles, réquisitionné, et le Benecia, un caboteur appartenant à Charles Brown Petersen dit Charley Brown. Mais quoi qu’il en soit, conjointement, ces deux bateaux ne peuvent emporter que 150 hommes. Cinq mois environ auraient été nécessaires pour transporter, en plusieurs voyages, l’ensemble du corps expéditionnaire tahitien via Auckland puis Nouméa où il se doit de retrouver les volontaires néo-calédoniens.
Le problème du transport est finalement résolu grâce au gouvernement néo-zélandais qui met à disposition le S/S Monowai. Après sept mois d’attente, les volontaires tahitiens peuvent embarquer ce 21 avril 1941 sur ce bâtiment de la marine néo-zélandaise, qui, pour la petite mais aussi la grande histoire, allait participer, le 6 juin 1944, au débarquement de Normandie sur le secteur Gold beach.

La fierté et l’émotion

​Il y a 80 ans, le départ des volontaires pour l'enfer

Diverses cérémonies et discours officiels vont ponctuer cette journée du lundi 21 avril 1941 au cours de laquelle toute l’île de Tahiti ou presque est rassemblée à Papeete. Seuls quelques-uns ne partagent pas l’engouement du départ des volontaires. Certains notables notamment, restés loyaux au maréchal Pétain, ont refusé de participer à ces cérémonies officielles. Des défilés avec une revue des troupes et un dépôt de gerbe au monument aux morts par les autorités locales et le commandant du Monowai sont organisés. De jeunes enfants ont été missionnés pour porter les couleurs de la France. Les garçons portent des uniformes et les petites filles sont habillées en bleu, blanc et rouge.

La mairie de Papeete a organisé un vin d’honneur pour les volontaires. Sur le chemin du retour vers l’avenue Bruat et leur caserne, ils s’arrêtent au kiosque de la place Joffre, actuelle place Tarahoi, où la princesse Terii Nui O’Tahiti Pomare leur remet un fanion qu’elle a brodé elle-même. Elle le confie à la garde de Kiki Grand, lui demandant de le lui ramener. Le fanion sera pourtant perdu lors de la bataille de Bir Hakeim. Une copie est alors faite à Lyon puis rendu à la princesse qui, informée, ne leur en tiendra pas rigueur. La princesse leur rappelle aussi le souvenir de leurs glorieux ainés de la Grande guerre tout en les invitant à revenir, tous, saufs : “Vous partez trois cents, revenez trois cents.”

Une pluie fine se met alors à tomber sur les volontaires et la foule de leurs soutiens. Le Chef Teriierooiterai s’exclame : “Tahiti pleure ses enfants”. Mais, en Français libre de la première heure, il clame aussi : “Regardez nos montagnes, allez défendre notre patrie”. Loulou Spitz dit Ruru, orateur de talent, vante en langue tahitienne sa fierté et sa peine de voir ses enfants partir vers une guerre si éloignée des rivages polynésiens (Lire encadré). Le propre fils de Ruru Spitz, Charles dit Taro, fait partie des volontaires tahitiens. Il ne reviendra pas de la guerre. Grièvement blessé lors de la sortie de vive force à Bir Hakeim, fait prisonnier mais rendu par les Allemands du fait de ses blessures, il décède en 1943 sur une table d’opération.

Le gouverneur des EFO, Émile de Curton, tient aussi un discours dont voici un extrait : “Volontaires d’Océanie, tandis que vous ferez glorieusement votre devoir, tous vos amis de Tahiti vous suivront de leurs pensées affectueuses, tous vos camarades retenus ici s’emploieront à remplir dignement leurs tâches plus modestes. Et s’ils doivent un jour affronter l’ennemi du dehors, c’est en pensant à vous et à votre magnifique exemple, qu’ils donneront leur vie pour défendre vos îles et pour que vous retrouviez Tahiti terre française. Car pour tous, Français d’Océanie, il n’est qu’un seul désir et qu’un seul but. Vive la France, Vive Tahiti”.

​Dernières embrassades

​Il y a 80 ans, le départ des volontaires pour l'enfer

L’heure du départ approche. Dans l’après-midi, une heure avant l’embarquement, les grilles de la caserne Bruat sont ouvertes pour accueillir les familles des volontaires pour les derniers adieux. Les soldats sont couronnés et les embrassades n’en finissent plus. L’heure dépassée, le corps expéditionnaire tahitien quitte la caserne Bruat au pas vers les quais, précédé de la fanfare municipale. Les familles, d’abord distantes, finissent par se glisser dans les rangs des volontaires et des troupes qui les accompagnent jusqu’à la passerelle du Monowai. Sur les quais, en bas de l’échelle de coupée, les chefs de districts remettent des couronnes aux volontaires. Là, les bras tendus des épouses, des enfants et des parents tentent de les saisir une dernière fois. Sur le quai, une compagnie d’infanterie coloniale rend les honneurs au corps expéditionnaire. Leurs volontaires constituent les rangs d’un second corps expéditionnaire qui finalement ne partira pas.

Il est environ seize heures, le Monowai quitte enfin le quai. Divers hymnes accompagnent le navire : la Marseillaise, le Mauruuru a vau, l’hymne anglais, la MarcheLorraine. Les hymnes sont suivis d’une salve de six coups à cadence de dix secondes. Toutes les sirènes des bateaux en rade saluent à leur tour le départ du Monowai qui est survolé par un hydravion CAMS 55 piloté par Joseph Pommier. Les volontaires jettent alors, suivant la tradition océanienne, leurs couronnes de fleurs à la mer pour témoigner de leur retour. Les musiciens, embarqués sur le bateau Tamari’i Tahiti qui fait le tour du Monowai, font entendre aux volontaires une dernière fois leurs chansons des îles. Les volontaires leur répondent en entonnant les chants MonowaiTamari’i Tahiti et Tamari’i Volontaires. (Lire encadré)

Un film perdu

Le départ du bataillon aurait été couvert par un cinéaste. C’est ce dont atteste une correspondance de gouverneur Orselli, en poste à partir de novembre 1941, datée du mois suivant et adressée à Tony Bambridge. Dans sa missive, le gouverneur accepte l’achat du positif du film qui a été tourné à Papeete à l’occasion du départ des volontaires. Malheureusement, le film n’a jamais été retrouvé et il est vraisemblablement perdu pour la mémoire. Seules demeurent les photos de cette journée, gardées précieusement par les familles des Tamari’i Volontaires.

Le lieutenant Robert Hervé, parti ce 21 avril 1941 avec les volontaires tahitiens, nous a transmis son souvenir de ce Monowai qui s’éloigne de la terre tahitienne  : “Il m’avait semblé que chacun avait pleinement mesuré la solennité de la circonstance, que les rires et les chants avaient mal dissimulé l’émotion (…) Pour combien de ces jeunes hommes, la foule compacte et multicolore massée sur les quais de Papeete, gesticulant et clamant un dernier adieu, allait être le dernier sourire de la terre natale ? Combien d’années passeraient avant que les survivants puissent revoir le lagon paisible, les montagnes crépues et les cocotiers du rivage ? Combien retrouveraient les vahine qu’ils abandonnaient avec une belle insouciance ?”  Blessé à Bir Hakeim, fait prisonnier et évadé d’un camp de prisonniers en Italie, Robert Hervé participe au débarquement de Provence et combat jusqu’à la fin de la guerre. Élevé au grade de capitaine, il ramènera à Tahiti les survivants du glorieux bataillon du Pacifique.

​Il y a 80 ans, le départ des volontaires pour l'enfer

Le discours de Loulou Spitz dit Ruru

E ‘outou tä mätou mau tamari’i volontaires nö teie tama’i rahi ri’ari’a roa’tu (atu) – te ha’apeu nei, te te’ote’o nei mätou ia ‘outou ato’a nö tö ‘outou fa’aturituri ‘ore, i te ‘oto o te pû a de Gaulle e nö tö ‘outou mehameha ‘ore i te haruru o te pupuhi a te ‘enemi.Et, vous, nos tamari’i volontaires qui partez pour cette grande guerre effrayante – nous sommes fiers et remplis d’orgueil, car vous n’êtes pas restés sourds à l’appel de de Gaulle et que vous ne craignez pas le feu de l’ennemi.
  
Të ‘äfa’i nä ‘outou i tö ‘outou püai iti 300 e fa’a’ämui atu i te tahi atu püai iti 300 ato’a – mai te töpata iti o te vero e fa’atupu i te vai pu’e ra.Vous partez peu nombreux, juste 300, une petite force, qui va se joindre aux autres 300 soldats – c’est la petite goutte de la tempête qui deviendra une inondation.
  
A rohi a fa’aitoito – a fa’a’oroma’i i te mau huru teiaha ato’a, i te mau huru mäuiui ato’a nö te mea e ‘ere tenä ha’a e tenä höpoi’a i te mea rave ‘öhie.Courage – supportez toutes les souffrances, toutes les douleurs car cette mission et ce devoir ne sont pas aisés.

Bon voyage – Bonne chance – Bon retour

​Les chants des volontaires

  Monowai Refrain
E hoa e ta’u here
Parahi maita’i e
Te reva nei to mau tamari’i
Na ni’a i Monowai….. Monowai
Ei tauturu ia Farani here
To tatou metua here
I te ara e  
Amis, Amours,
L’adieu est grave.
Car voici que vos enfants
Embarquent sur le Monowai
Pour défendre la France bien-aimée,
Notre lointaine Mère Patrie. Couplet (2 fois)
U(a) ahiahi, ua hee te maru
I to’u ai’a o Tahiti e Voici que tombe le soir,
Voici qu’avance la quiétude
Sur notre Tahiti bien-aimée.  
 
  Tamari’i Tahiti Vau teie to Oteania
Tei faaroo i to reo
I te piiraa mai
Eiaha noa tatou e vi
Teie to mau tamarii
E tamarii no Tahiti
Tei ia oe te faaue mai
Na matou ia e aro
Te enemi taetaevao Nous sommes ceux d’Océanie,
Qui avons entendu ton appel
Nous appelant
A refuser la sujétion.
Présents ! répondent
Les enfants de Tahiti.
A tes ordres nous sommes,
Prêts à combattre
Le sauvage ennemi     E aroraa teie
E aroraa hanahana
I te piiraa mai
Eiaha tatou e vi
Teie te mau tamarii
E tamarii no Tahiti
Vive la France Libre
A bas les Vichystes
Te enemi taetaevao Voici le combat,
Le valeureux combat,
Auquel nous avons été appelés,
Pour repousser la sujétion.
Nous voici ! Répondent
Les enfants de Tahiti.
Vive la France Libre !
A bas les Vichystes !
L’ennemi sauvage.  
 
Tamarii Volontaires
Refrain
Matou teie Tamari’i Volontaires
Tei ratere mai na te ara e
Te faarii nei matou
I te ture
No to tatou hau metua
 
Nous sommes les Tamarii Volontaires,
Qui partons pour l’étranger
Et qui nous soumettons
A la loi
de notre Mère patrie.
  
Teie mai nei to mau tamarii
O ta oe titau mai nei
Tera roa ia o tona tauraa
Te vahi no te pohe
Nous sommes les enfants
Que tu as appelés
Et qui ne connaîtront de repos
Que sur le champ de bataille

Rédigé par Jean-Christophe Teva Shigetomi le Mardi 20 Avril 2021 à 21:18

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