« Les mandarins 2.0 : Une bureaucratie chinoise formée à l’américaine »

Alessia Lefébure : Le « paradoxe » aux yeux des étrangers sur la Chine

LE QUOTIDIEN DU PEUPLE EN LIGNE – | 09.10.2020 15h38

Le nouveau livre d’Alessia Lefébure « Les mandarins 2.0 : Une bureaucratie chinoise formée à l’américaine » a été publié cet été en France. Dans une interview accordée au Quotidien du Peuple en ligne, l’auteur a mentionné que la Chine a choisi une voie de modernisation différente de celle d’autres pays, mais cela n’empêche pas les fonctionnaires chinois d’apprendre les expériences de l’Occident, y compris dans le domaine de l’administration, à travers les programmes de MPA. Elle a ainsi constaté : « les Chinois diplômés du MPA incarnent en définitive un paradoxe : ils sont à la fois agents de stabilité et de continuité, et acteurs en puissance du changement. » Ceci dit, ce « paradoxe » découle en fait, selon Alessia Lefébure, de malentendus fréquents des observateurs étrangers sur la Chine contemporaine.

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De 2001 à 2010, Alessia Lefébure a successivement été directrice du Centre pour l’Asie et le Pacifique et du bureau de représentation en Chine de Sciences Po Paris, et a participé, depuis Beijing, au projet de création des MPA des universités chinoises.

Basée sur sa longue expérience en Chine, Alessia a exprimé l’écart entre la réalité chinoise et ce que les Occidentaux imaginent sur ce pays, par exemple la fermeture de la société chinoise, malgré le développement fulgurant de son économie. Pour Alessia, il y a « une très grande ouverture totale, c’est-à-dire la mobilité entrante et sortante, et il y a une profonde connaissance de la part des dirigeants dans tous les secteurs de ce qui se passe dans le monde, un accès aux ouvrages, des traductions, des connaissances linguistiques ». « Donc la fermeture, au sens d’isolement ou d’ignorance, je ne l’ai jamais constatée », a-t-elle indiqué.

En prenant l’exemple de MPA, Alessia a souligné : « Les programmes de MPA dans les universités chinoises se sont construits avec une forte influence américaine. En effet, les États-Unis ont construit depuis la fin du 19e siècle une filière de relations qui fait qu’aujourd’hui un très grand nombre de décideurs dans le monde universitaire et politique en Chine sont formés aux États-Unis. Donc il est évident que les Chinois se tournent vers les États-Unis pour établir leur propre formation professionnalisante des affaires publiques puisque c’est la société qu’ils connaissent le mieux et depuis longtemps. »

C’est ainsi que le « paradoxe » est devenu plus aigu. Alessia a évoqué : « Dans l’imaginaire des Occidentaux, dès que les classes moyennes émergent entrent en interaction avec ce qui se passe dans le monde, alors elles demanderont la démocratie. En Chine, c’est au contraire, les fonctionnaires chinois qui ont suivi la formation de MPA à l’américaine sont devenus plutôt un élément stabilisant du régime chinois, car ils acquièrent une légitimité par les compétences professionnelles. » Alessia a aussi souligné le fait que nombre de fonctionnaires chinois disent avoir à la fois la loyauté et le discernement.

Une des caractéristiques des programmes de MPA en Chine, selon Alessia, c’est l’utilisation intensive de l’étude de cas. Elle a souligné : « C’est une méthode qui se pratique beaucoup dans les écoles professionnelles américaines pour permettre de mettre en pratique ce qu’on a appris théoriquement à travers des mises en situation. Or ce qui était étonnant quand je fais mon terrain en Chine, c’est que je me suis rendue compte que l’utilisation de cette méthode, marginale dans les écoles américaines, est massive en Chine. Je me suis demandé l’origine de cet engouement pour cette méthode en Chine. »

C’est ainsi qu’Alessia a observé que dans les séminaires de MPA en Chine, les élèves (fonctionnaires chinois) partaient d’une situation réelle, comme un déplacement de population en raison d’un quartier à détruire, pour se mettre à la place de décideur afin d’arbitrer et trouver la meilleure solution. Ce sont souvent des décisions difficiles, parfois même à l’encontre des intérêts de la hiérarchie administrative. Alessia appelle cette pratique comme une recherche d’agir « autrement ». Selon elle, « c’est un moyen d’« introduire des éléments de débat, de pluralisme, de discernement, voire de contestation en quelque sorte de l’ordre reçu ». Cette pratique pourrait également se révéler paradoxal dans les yeux des Occidentaux, mais contribuerait à apporter des solutions alternatives dans la gestion des affaires publiques en Chine.

Depuis dix ans, Alessia a constaté que « c’est frappant de voir à quel point les fonctionnaires chinois sont présents et actifs dans les organisations internationales, comme le OMC, OMS et autres ». « Ils sont remarquables et prennent des places importantes. Ils exercent du leadership et une influence considérable », a-t-elle indiqué.

Selon elle, « ce n’est pas un effet automatique de l’hyperpuissance économique chinoise, c’est aussi grâce à la qualité de formation des hauts fonctionnaires chinois, qui ne se fait pas uniquement dans les universités étrangères ». « Je pense que cette formation se fait beaucoup dans des universités comme Tsinghua et Beida. C’est remarquable à quel point la formation des élites est mise au service des ambitions du pays », a conclu Alessia Lefébure. 

(Rédacteurs :孙晨晨, Yishuang Liu)

Les mandarins 2.0 - Une bureaucratie chinoise... - Alessia Lo  Porto-Lefébure - Livres - Furet du Nord
Biographie d’Alessia Lo Porto-Lefébure Directrice adjointe de l’Ecole des hautes études en santé publique (EHESP), Alessia Lo Porto-Lefébure a été professeure associée à Columbia University (SIPA) et a enseigné à l’université Tsinghua à Pékin.

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